Il y a les films qui vieillissent bien, ceux qui traversent le temps avec panache, et puis il y a ceux qui donnent déjà l’impression d’avoir disparu avant même la fin du générique.
Le dernier film d’Ivana Mladenović appartient sans hésiter à cette dernière catégorie : une œuvre qui prend son vacarme pour de la pensée, son agitation pour de la mise en scène, et le slogan pour une idée.
En le regardant, on a l’étrange sensation d’être tombé sur une capsule temporelle coincée quelque part entre une réunion de cellule maoïste en 1974 et un séminaire de fac sur le patriarcat animé par quelqu’un qui n’aurait toujours pas appris la chute du Mur de Berlin.
Tout y est : la lutte des classes, la méfiance envers les riches, la sainteté de la pauvreté, la suspicion envers la réussite et, bien sûr, la promesse d’une révolution imminente — cette fois, c’est juré, elle arrive. Il ne manque qu’un poster du Che et un Marcuse écorné posé sur une table basse Ikea.
Le problème, au fond, n’est pas que le film ait des idées politiques. Le problème, c’est qu’il les manie avec la délicatesse d’une alarme incendie. Ici, rien n’est mis en tension, rien n’est démontré, rien n’est creusé : tout est proclamé, martelé, asséné.
Les personnages ne parlent pas, ils déclament. Ils ne pensent pas, ils militent. Chaque scène semble obéir à une règle très simple : si le spectateur n’a pas compris le message, il suffit de le répéter plus fort.
Au centre de cette croisade à haut volume trône Stela, incarnée par Katia Pascariu, personnage qui semble avoir été conçu dans un laboratoire dédié à l’étude des limites de la patience humaine.
Stela aspire manifestement à cet absurde névrotique qui faisait le charme de Being John Malkovich. Sauf que chez Spike Jonze, l’excentricité était portée par de l’intelligence, de la mélancolie, un vrai sens du déraillement. Ici, on a l’impression qu’on a gardé la névrose et oublié le reste de la recette.
Au bout d’un moment, Stela ne provoque plus ni empathie ni amusement, seulement une curiosité presque scientifique : combien de fois peut-on faire rejouer la même note avant que le public ne commence à envisager l’autodéfense ?
Par moments, Stela ressemble à une Emma Bovary réécrite par l’algorithme d’un réseau social.
Mais là où Flaubert faisait de ses fantasmes un révélateur de frustrations, de contradictions et d’illusions sociales, Ivana Mladenović les transforme en simple disque rayé. L’obsession ici n’ouvre sur rien, elle tourne en rond.
Si les personnages de Kafka étaient broyés par des systèmes absurdes qu’ils ne comprenaient pas, Stela, elle, semble broyée par sa propre mécanique répétitive — et le spectateur est prié d’assister à l’expérience en temps réel.
Visuellement, le film tient du numéro d’équilibrisme raté.
On dirait quelqu’un qui aurait voulu marier l’exubérance chromatique d’Almodóvar avec le budget d’une fête de fin d’année montée en catastrophe dans une salle polyvalente. Les décors et les costumes ont ce charme particulier des choses installées deux heures avant le tournage et abandonnées aussitôt après.
Là où David Hockney faisait de l’artifice une sophistication pop, ici l’artifice reste tristement fidèle à lui-même : artificiel, point.
Le plus ironique, c’est que le film finit par ressembler exactement à ce qu’il prétend dénoncer : quelque chose de criard, de tape-à-l’œil, de lourdement démonstratif et totalement dépourvu d’élégance. C’est l’un de ces films qui veulent dynamiter le kitsch et finissent par l’épouser avec une ferveur quasi religieuse.
Katia Pascariu et le reste du casting se débattent comme ils peuvent dans un univers peuplé moins de personnages que de caricatures. Boban, grand objet du désir, n’a d’ailleurs pas grand-chose d’un être humain : il ressemble plutôt à un panneau publicitaire ambulant pour les contradictions du scénario.
Et ces contradictions se sont révélées encore plus savoureuses pendant la séance de questions-réponses. J’ai demandé à Ivana Mladenović comment elle articulait le nihilisme de son héroïne avec son obsession pour l’argent et sa rhétorique de lutte des classes, alors même que toute son existence gravite autour d’un chanteur riche, célèbre, privilégié — et admiré sans la moindre réserve. Réponse : la pauvreté est extrême, et la lutte des classes continue.
Il faut reconnaître à cette explication une admirable souplesse. Si les personnages se contredisent : lutte des classes. Si la logique du récit s’effondre : lutte des classes. Si la lumière s’éteint dans la salle : sans doute encore la lutte des classes.
Le film regarde le présent avec l’outillage idéologique d’un autre siècle.
On s’attend presque à voir surgir dans un coin du cadre le fantôme d’un congrès étudiant révolutionnaire des années 70, venu rappeler que tous les problèmes du monde ont une cause unique et une solution unique.
Toute la complexité du réel contemporain se retrouve ainsi rabotée en slogans qui paraissaient déjà simplistes il y a cinquante ans, et qui n’ont pas gagné en finesse avec l’âge.
Sur le plan visuel comme intellectuel, l’ensemble évoque ces grandes fresques du réalisme socialiste où des ouvriers héroïques contemplaient l’avenir radieux avec un sourire en coin.
Sauf qu’ici, l’avenir radieux a été remplacé par un féminisme de séminaire, du ressentiment économique et des obsessions pop. Du réalisme socialiste passé à travers les filtres Instagram.
Le vrai problème du film est là : il confond en permanence l’affichage d’une idée avec sa mise à l’épreuve.
Il n’explore rien, il n’interroge rien, il n’approfondit rien. Il brandit. Il expose. Il placarde.
Les contradictions ne sont pas travaillées, les personnages ne sont pas fouillés, les conflits ne sont pas construits : ils sont posés là, comme des pancartes.
Et sous cette épaisse couche de manifeste, de pose et d’auto-importance, il n’y a pas grand-chose.
Si Buñuel se servait de l’absurde pour éventrer les conventions bourgeoises, si Forman l’utilisait pour radiographier le pouvoir, et Spike Jonze pour sonder l’identité et l’aliénation, Ivana Mladenović, elle, semble surtout l’utiliser pour meubler les intervalles entre deux slogans.
C’est peut-être là que réside la seule vraie ironie du film. Il parle sans relâche de pauvreté, de vide spirituel, d’aliénation, de faux-semblants — mais la démonstration la plus convaincante qu’il offre reste celle de sa propre vacuité intellectuelle.
Dans quelques années, il est probable que plus personne ne reparle de ce film. Non parce qu’il aurait été trop radical, trop audacieux ou trop dérangeant, mais parce qu’il appartient à cette espèce très contemporaine d’œuvres qui confondent l’actualité avec la pertinence, le bruit avec la profondeur, et la répétition avec la pensée.
Les grands films provoquent des débats.
Les très mauvais films finissent par produire des légendes.
Celui-ci risque fort de disparaître discrètement entre les deux.
Il restera peut-être, au mieux, comme le souvenir un peu embarrassant d’une époque où certains cinéastes ont cru qu’à force de répéter un slogan, il finirait par ressembler à une idée — et qu’un mégaphone pouvait tenir lieu de mise en scène.
Par Giulia Dobre
Cluj le 20 Juin 2026
3mladenovic
#sorelladiclausura
#feminism





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