Certains films vous donnent envie de débattre pendant des heures autour d'un verre.
D'autres vous donnent envie de vérifier que votre téléphone est bien éteint et que l'humanité n'a pas complètement perdu la raison pendant les deux heures où vous étiez enfermé dans une salle obscure.
L'Abandon appartient clairement à la seconde catégorie.
On connaît tous l'expression « la réalité dépasse la fiction ».
Vincent Garenq, lui, n'a même pas essayé de la contredire.
Comment le pourrait-il ? Le 16 octobre 2020, Samuel Paty, professeur d'histoire-géographie de 47 ans, était assassiné et décapité en pleine rue pour avoir... donné un cours. Oui, un cours.
Pas un trafic d'armes, pas un complot international, pas une tentative de coup d'État.
Un cours sur la liberté d'expression.
Sophocle aurait trouvé le scénario un peu trop chargé.
Kafka aurait demandé davantage de subtilité.
Quelques jours auparavant, Paty avait montré à ses élèves les caricatures de Mahomet qui avaient déjà placé Charlie Hebdo dans la ligne de mire des fanatiques. Avec une délicatesse presque absurde rétrospectivement, il avait proposé aux élèves qui risquaient d'être choqués de sortir quelques instants ou de détourner le regard. Une précaution pédagogique exemplaire qui, dans un monde rationnel, aurait dû clore toute polémique.
Malheureusement, nous ne sommes pas dans un monde rationnel.
Nous sommes sur Internet.
Et c'est là que commence le véritable film d'horreur.
Oubliez les monstres de Carpenter, les tueurs masqués ou les zombies de Romero.
Le grand méchant de L'Abandon s'appelle « transfert de message ».
Une élève raconte n'importe quoi.
Son père s'indigne. WhatsApp s'enflamme. Les réseaux sociaux accélèrent.
Les vidéos outrées prolifèrent comme des Gremlins nourris après minuit.
Le mensonge prend l'ascenseur pendant que la vérité cherche encore une place de parking.
Le plus glaçant, pourtant, n'est pas le fanatique qui apparaît à la fin du processus. Le plus glaçant, c'est la collection presque exhaustive des renoncements humains qui précèdent la catastrophe.
Chacun semble persuadé qu'un autre va intervenir. Un collègue. Un supérieur. La police. L'administration. L'État. Résultat : personne ne tient réellement le rôle du héros.
Dans cette tragédie moderne, tout le monde attend le cavalier blanc.
Et pendant ce temps-là, le cheval est déjà mort.
Le titre du film est d'ailleurs d'une franchise désarmante. L'Abandon.
Pour une fois, pas besoin de chercher une métaphore pendant trois heures dans un café parisien.
Tout est là. L'abandon d'un homme.
L'abandon d'un enseignant.
L'abandon du bon sens.
L'abandon progressif d'une société qui regarde le précipice tout en se demandant s'il ne serait pas pertinent de créer une commission pour évaluer la profondeur du vide.
Garenq reconstitue minutieusement les onze derniers jours de Samuel Paty. On sent le souci documentaire, le respect des faits, la volonté de témoigner.
Mais à force de vouloir démontrer, le film oublie parfois de respirer. Certains personnages deviennent davantage des symboles que des êtres humains. La nuance est souvent priée de rester dans le hall d'entrée.
Et pourtant...
Malgré ses limites, malgré une mise en scène parfois aussi lumineuse qu'un sous-sol administratif un dimanche de novembre, malgré ces vidéos virales répétées jusqu'à provoquer une légère envie de jeter son téléphone dans la Seine, le film fonctionne.
Parce qu'il touche quelque chose de profondément terrifiant.
Antoine Reinartz est remarquable.
Lui qui incarnait un procureur redoutable dans Anatomie d'une chute compose ici un homme ordinaire.
Et c'est précisément ce qui brise le cœur. Samuel Paty n'est ni un héros de blockbuster ni un révolutionnaire romantique. C'est un professeur. Quelqu'un qui prépare ses cours, corrige des copies et tente d'expliquer le monde à des adolescents.
Rien de plus. Rien de moins.
En quittant la salle, je ne pensais plus vraiment au cinéma.
Je pensais à cette mécanique infernale où une rumeur devient une vérité, où un hashtag devient un verdict, où l'indignation remplace la réflexion.
Je suis sortie abasourdie.
Horrifiée.
Avec cette sensation désagréable que le véritable sujet du film n'est pas l'assassinat de Samuel Paty mais notre capacité collective à fabriquer des tragédies à partir de presque rien.
Shakespeare avait besoin de cinq actes pour détruire un homme.
Aujourd'hui, quelques notifications suffisent.
Et c'est peut-être cela, au fond, qui fait le plus peur.
Par Giulia Dobre
Paris




