24.6.26

3 zile în septembrie : Tudor Giurgiu ou l’art de filmer une implosion en robe blanche

               3  zile în septembrie : Tudor Giurgiu fait valser le désastre



Je vais le dire sans la moindre diplomatie festivalière, sans même le petit mouchoir de politesse qu’on agite d’ordinaire dans les couloirs des projections de presse : c’est mon film préféré du TIFF 25.

Pas parce qu’il serait « important » — ce mot gris, ce mot de sous-préfecture culturelle qu’on utilise souvent pour féliciter un film tout en lui retirant discrètement son plaisir, son venin et sa chair — 

mais parce qu’il ose un pari formel complètement déraisonnable, 

un plan-séquence de 65 minutes, et qu’il le transforme en quelque chose de miraculeusement vivant : 

un objet nerveux, ironique, sensuel, cruel, parfois hilarant, qui a l’élégance de ne jamais se prendre pour un exercice de virtuosité.

C’est le genre de film qui vous laisse dans l’état d’un convive ayant trop bu à un mariage roumain : légèrement étourdi, vaguement coupable, émotionnellement essoré, mais avec ce sourire de travers qu’on a quand on vient d’assister à une catastrophe si parfaite qu’elle en devient presque chorégraphiée. 

Pas le rire franc de la comédie, non. 

Plutôt ce petit rire oblique, un peu honteux, celui qui vous échappe quand quelqu’un est en train de s’effondrer devant vous et que, malgré toute votre compassion, une pensée atrocement esthétique vous traverse : mon Dieu, quel désastre — et comme c’est magnifiquement cadré.

Une mariée précipitée hors du tableau

Le point de départ est d’une cruauté exemplaire. 

Bianca et Victor vont se marier. Ils marchent au bord de la mer comme un couple qui a déjà dépassé le stade du « tu écoutes quoi ? » pour entrer dans celui, infiniment plus dangereux, du « qui est-ce qu’on choisit comme parrains ? ». 

Tout a l’air de sortir d’une publicité pour le bonheur conjugal balnéaire : l’air est doux, la lumière flatteuse, le monde semble recouvert de cette fine couche de vernis qui fait croire aux gens qu’ils ont enfin réussi leur vie.

Et puis la réalité, comme souvent dans les bons films, arrive sans prévenir et avec la délicatesse d’un meuble lancé dans une cage d’escalier.

Juste avant la cérémonie, Bianca apprend que Victor ne s’est pas contenté de la tromper : il a mis une autre femme enceinte. 

La nouvelle ne tombe pas comme dans un roman anglais avec des rideaux de dentelle, une tasse de thé renversée et un évanouissement bien élevé. 

Elle tombe à la balkanique, c’est-à-dire comme une commode poussée du troisième étage. Et elle frappe d’autant plus fort que Bianca, elle, essaie depuis longtemps — en vain — d’avoir un enfant.

À partir de là, 3 zile în septembrie devient la dérive nocturne d’une femme contrainte de traîner avec elle, 

comme une traîne de robe devenue lest funèbre, sa rage, son humiliation, son mascara de mariée, sa dignité en lambeaux et le cadavre très frais de la vie qu’elle croyait déjà avoir disposée en vitrine.

Ce qui est admirable, c’est que Tudor Giurgiu ne fait jamais de cette matière un simple mélodrame de télévision, encore moins une dissertation en robe blanche sur « la femme trahie ». 

Il en tire quelque chose de beaucoup plus vif et plus pervers : un thriller émotionnel, une comédie noire de mœurs, un cauchemar mondain sous amphétamines, quelque part entre le film de noce qui tourne mal, la tragédie intime et la satire sociale au vitriol. 

On pense parfois à Cassavetes pour la nervosité à fleur de peau, à Almodóvar si on lui retirait ses coussins de velours et qu’on le lâchait dans un banquet roumain, à un tableau de Hogarth repeint par quelqu’un qui aurait fait une dépression dans une salle de réception.

Une Roumanie filmée comme un banquet de Bruegel après une crise de nerfs

Le grand plaisir du film, c’est aussi son ancrage dans une Roumanie immédiatement reconnaissable — non pas la Roumanie abstraite des débats de festival, mais celle des familles envahissantes, des serveurs qui voient tout, des conseils non sollicités, des superstitions, des drames reproductifs, des hommes tièdes et des tantes capables de vous demander si le gâteau sera quand même servi pendant que votre existence se désintègre à vue d’œil.

Giurgiu comprend une chose très simple et très juste : dans cette partie du monde, la tragédie n’arrive jamais seule. Elle arrive avec un plat de sarmale, une mère paniquée, une amie qui recommande de « se recentrer », un oncle qui parle trop fort, une superstition sortie de nulle part, 

et cette éternelle question d’Europe de l’Est qui plane comme un drone moral au-dessus de toutes les tables : qu’est-ce que les gens vont dire ?

Le film ne se déploie donc pas dans un espace théorique où chacun parlerait comme une note de bas de page en études de genre. 

Il se déploie dans un monde où les traditions de mariage, les angoisses de fertilité, le féminisme Instagram, les chakras de seconde main, la pression familiale et l’envie soudaine de danser sur Björk peuvent cohabiter dans la même soirée avec une cohérence absolument roumaine. 

Et Giurgiu a l’intelligence de ne jamais mépriser ce matériau : il ne se moque pas de la douleur des femmes, il se moque de tout ce qui, autour de cette douleur, cherche à la convertir en marchandise thérapeutique, en slogan prêt-à-poster ou en sagesse de compte wellness.

Trois scénaristes hommes, et pourtant une héroïne qui n’a rien d’un PowerPoint sur l’empathie

L’une des surprises les plus agréables du film, c’est l’écriture. 

Tudor Giurgiu, Conrad Mericoffer et Radu Grigore parviennent, avec trois plumes nettement masculines, à écrire Bianca avec une finesse qui ne sent jamais l’effort démonstratif.

 Rien ici du grand numéro « regardez comme nous comprenons les femmes, nous avons lu deux essais sur le trauma et un thread Instagram sur la sororité ». 

Rien non plus de cette espèce de féminisme de résidence d’écriture, avec lunes rouges, utérus cosmiques, tisanes de déconstruction et métaphores placentaires.

Bianca est écrite comme un être humain et non comme un sujet de colloque : elle est blessée, bien sûr, mais aussi vaniteuse, drôle, furieuse, ridicule, orgueilleuse, lessivée, parfois mesquine, parfois sublime, toujours en train d’essayer de sauver les apparences alors que son existence vient de prendre feu comme une décoration de salle des fêtes trop près d’une bougie. 

C’est précisément parce que le film lui laisse le droit d’être contradictoire qu’elle devient crédible.

Andreea Vasile, ou l’art de brûler en gros plan

Et au centre de tout cela, il y a Andreea Vasile, qui ne se contente pas de « porter » le film : elle le hante, elle le contamine, elle le transforme en organisme vivant. Dire qu’elle est formidable serait encore trop poli. C’est le genre de performance qui rend la louange presque insultante, parce qu’aucun adjectif ne paraît tout à fait à la hauteur de ce qu’elle ose.

Giurgiu la filme comme Bergman filmait ses visages quand il avait décidé d’y chercher non pas la psychologie, mais la topographie même de l’âme : 

gros plans, très gros plans, caméra rivée à la peau, aux yeux, au coin de la bouche, à ces minuscules mouvements de silence qui traversent un visage plus violemment qu’un cri. 

Par moments, Bianca ressemble à une Madone de la douleur peinte par un Caravage qui aurait troqué la lumière divine contre les néons d’une salle de mariage ; 

à d’autres, elle a la dureté cassante d’un portrait d’Otto Dix après une nuit blanche, ou la fatigue magnifique d’une héroïne de Cassavetes passée par une séance de maquillage nuptial.

Ce que Vasile accomplit est superbe parce qu’elle refuse obstinément de jouer la souffrance sur une seule corde.

 Bianca n’est jamais seulement une femme trahie. 

Elle est une femme qui saigne, oui, mais qui continue à arranger sa robe, à surveiller son visage, à protéger sa dignité comme on protège un vase fêlé en faisant semblant de ne pas voir la fissure.

 Elle est pathétique, drôle, cruelle, digne, puérile, splendide et exténuée — autrement dit, elle est vraie.

Une caméra qui tremble comme un animal vivant

Dans un film construit autour d’un plan-séquence de 65 minutes, la mise en scène ne peut pas être un simple emballage chic ; elle est la structure nerveuse du film, son système circulatoire, son souffle, sa tension artérielle. Si elle se rate, tout s’écroule comme une pièce montée mal équilibrée.

La caméra d’Alexandru Dorobantu est superbe parce qu’elle ne ressemble jamais à une démonstration technique venue demander des applaudissements. 

Elle ne dit pas : regardez comme c’était difficile

Elle dit plutôt : regardez comme c’est fragile

Elle colle à Bianca non comme un dispositif, mais comme une angoisse. 

Elle respire avec elle, mal, vite, de travers, comme quelqu’un qui essaierait de courir avec un secret dans les poumons.

Le plus beau, c’est que ce plan-séquence ne fonctionne pas comme un numéro de cirque ou un badge de festivalier sophistiqué. 

Il fonctionne comme une durée émotionnelle, comme une punition intime, comme l’obligation de rester dans la pièce quand tout en vous préférerait sortir prendre l’air. 

Il n’y a pas d’ellipse charitable, pas de coupe secourable, pas de montage qui viendrait vous dire : bon, assez souffert, passons à autre chose. 

Non. Giurgiu vous enferme avec Bianca dans le temps même de sa débâcle, et il le fait avec une cruauté presque ludique. C’est à la fois intime, oppressant et légèrement sadique — donc, évidemment, très réussi.

De la tragédie, oui, mais avec buffet froid, maquillage qui coule et sociologie de la nappe blanche

L’une des plus belles idées du film est son refus obstiné de la solennité. 

Oui, 3 zile în septembrie parle d’infidélité, d’infertilité, d’humiliation, de l’effondrement d’un récit amoureux. 

Mais Giurgiu sait que, dans la vraie vie, le malheur n’entre jamais seul en scène ; il entre toujours avec des figurants, du bruit, des plats en sauce, un DJ trop enthousiaste et une tante qui veut savoir si la noce continue quand même.

Le film comprend admirablement cette cohabitation entre la catastrophe privée et la jovialité presque obscène du monde extérieur. Quelqu’un est en train de se fendre de l’intérieur, et pendant ce temps-là les autres boivent, rient, arrangent les centres de table, demandent où sont passées les sarmale, conseillent des huiles essentielles, parlent de signes de l’univers et vous recommandent de « respirer ». 

C’est atroce, c’est drôle, c’est d’une justesse sociologique redoutable — comme si Mike Leigh avait été invité à filmer un mariage roumain après avoir passé la journée avec une famille de Buñuel.

Le moment Björk : Bianca sort du cadre et met le feu à son propre portrait

Et puis il y a cette scène de danse sur Björk.

Non : il y a ce moment où le film, jusque-là déjà excellent, se redresse soudain comme quelqu’un qui aurait retrouvé sa colonne vertébrale au milieu du chaos, boutonne sa veste et décide de devenir inoubliable.

Dire que Bianca « danse » serait presque insultant tant le mot est petit. Ce qu’elle fait tient moins de la danse que d’une reprise de possession. Son corps, jusque-là humilié, surveillé, assigné, blessé, devient soudain un territoire reconquis. 

Ce n’est pas une parenthèse décorative. Ce n’est pas un manifeste de magazine sur « la femme qui se réapproprie son énergie divine ». C’est beaucoup plus beau, et beaucoup plus trouble : une insurrection sensuelle, une mutinerie physique, un corps qui refuse de rester le lieu du désastre.

Il y a dans cette scène quelque chose d’à la fois pictural et animal : Bianca y apparaît comme une figure sortie d’un tableau qu’on aurait soudain libérée de son cadre, une mariée de Goya ayant décidé d’abandonner les convenances pour traverser la toile à mains nues. 

Le Panda Man de Conrad Mericoffer y flotte avec une tendresse lunaire, mi-clown triste, mi-saint patron des êtres à côté de la fête, et devient le partenaire le plus improbable, le plus doux, le plus juste qu’on puisse imaginer. 

Il ne vole rien, n’envahit rien, ne cherche jamais à imposer sa silhouette. 

Il accompagne. Il veille. Il danse comme on protège une flamme du vent.

J’irai même plus loin : c’est peut-être l’une des scènes les plus sensuelles du cinéma récent, non parce qu’elle serait « sexy » — adjectif misérable et paresseux — mais parce qu’elle est intensément vivante. 

Elle contient de la rage, de la honte, du désir, de l’absurde, de la tendresse, et cette idée magnifique que parfois, le geste le plus érotique qui vous reste consiste simplement à reprendre votre propre corps à la catastrophe.

Final : un mariage de Goya filmé par un funambule

Oui, 3 zile în septembrie est un film sur l’infidélité. 

Mais ce serait presque réducteur de s’arrêter là. 

C’est surtout un film sur le moment où, après avoir fracassé toute la vaisselle à l’intérieur de soi, on regarde les éclats au sol et l’on découvre, avec une surprise presque obscène, que son propre visage y apparaît enfin plus nettement.

Un film sur la perte d’un homme, bien sûr — mais plus encore sur la perte d’une version de soi, celle qu’on avait patiemment vernissée, cadrée, exposée, et qui se met soudain à craquer comme un portrait trop longtemps laissé au soleil.

Et si le TIFF, à 25 ans, avait besoin d’un film pour se regarder dans un miroir un peu cruel, un peu flatteur, un peu taché de rouge à lèvres et de champagne, alors le voilà. 

Un film sur la maturité, sur les illusions qui se défont, sur le chaos qui devient forme, sur la douleur qui finit par acquérir du style — 

non pas ce style vide des films qui s’admirent eux-mêmes dans une vitrine de festival, mais un style organique, nerveux, presque accidentel, né de la collision entre la chair et la mise en scène.

Tudor Giurgiu apparaît ici comme un cinéaste pleinement adulte : sûr de ses moyens, assez audacieux pour risquer la chute, assez fin pour ne pas confondre la prouesse et l’art, assez cruel pour laisser durer l’inconfort, et assez tendre pour que, dans les ruines, quelque chose comme la grâce continue de palpiter.

Il y a dans 3 zile în septembrie des visages filmés comme des icônes au bord de la combustion, des corps qui traversent le cadre comme des secrets mal gardés, des plans qui tiennent debout avec la tension d’un lustre trop lourd suspendu au-dessus d’une salle de noces, et cette impression persistante que le film tout entier pourrait, d’une seconde à l’autre, s’effondrer dans un grand fracas de verre, de tulle, de musique et de lumière — 

mais qu’au lieu de s’écrouler, il choisit de danser dans les débris.

Et c’est peut-être cela, au fond, sa vraie beauté : non pas filmer une femme qui souffre, mais filmer la minute exacte où la souffrance, vexée d’être si bien observée, se met elle-même en scène, rajuste sa couronne de mariée, renverse le buffet, traverse la nuit comme une héroïne de tragédie peinte par un baroque ivre, et sort du cadre avec ses talons, sa colère, son mascara et sa souveraineté neuve.


Par Giulia Dobre

Cluj-Transylvanie

TIFF

le 22 Juin 2026

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