Minimalisme maximaliste : le Hamlet de Christophe Montenez dans l’univers d’Ivo van Hove à l’Odéon
Il y a des metteurs en scène.
Et puis il y a Ivo van Hove — l’homme capable de mettre en scène une apocalypse émotionnelle sur un plateau vide et de la faire ressembler à un blockbuster tourné à l’intérieur de votre système nerveux.
À l’Odéon–Théâtre de l’Europe, avec l’ardente troupe de la Comédie-Française, van Hove livre un Hamlet qui tient moins de la reprise que de la déflagration contrôlée.
À travers une distribution resserrée, il plonge frontalement dans la subjectivité tourmentée du prince danois.
Hamlet est traumatisé par la disparition soudaine de son père et par le remariage suspect et précipité de sa mère avec un oncle usurpateur.
Scène après scène, le plateau se transforme en zone de guerre mentale.
Nous ne regardons pas le Danemark.
Nous sommes à l’intérieur d’un esprit assiégé.
Van Hove a souvent revendiqué l’étiquette de « maximaliste minimaliste » (merci Ben Brantley) — et, franchement ? Cela lui va comme un costume haute couture.
Son esthétique est dépouillée jusqu’à l’os : plateau noir, espace nu, rideaux dressés comme des cloisons chirurgicales.
Mais émotionnellement, c’est de l’opéra.
Le volume est au maximum même quand rien ne bouge.
Voilà son paradoxe, et sa signature : réduire le décor, amplifier l’âme.
Et rien de tout cela ne serait possible sans son partenaire artistique — et compagnon de vie — de toujours, le scénographe et créateur lumière et costumes Jan Versweyveld. Versweyveld — dont le nom même sonne comme un souffle de velours tranchant l’espace — façonne depuis des décennies l’univers visuel de van Hove.
Ensemble, ils ont bâti un empire de lumière, d’ombre, de verre, de tissus et de précision architecturale. Si van Hove est l’incendiaire des émotions, Versweyveld en est le maître de la combustion contrôlée.
Les costumes — sombres, impeccables, silhouettes corporate, rigueur contemporaine — transforment la royauté shakespearienne en prédateurs de conseil d’administration.
Claudius n’a rien de médiéval. Il a l’air de posséder trois fonds spéculatifs et vos données personnelles.
Ce Hamlet marque la quatrième collaboration de van Hove avec la Comédie-Française, après Les Damnés, Électre/Oreste et Tartuffe. Dix ans de langage commun.
On sent la confiance. La précision. L’appétit du risque.
L’ouverture relève du pur cinéma. Plateau noir. Un homme en costume sombre. Musique angoissante. Un silence si dense qu’il semble capitonné.
Puis — claquement — un immense rideau blanc chute comme une lame et devient écran froissé.
Gros plan.
Très gros plan.
Sergio Leone applaudirait.
Nous zoomons dans l’œil d’Hamlet jusqu’à louer un espace dans sa pupille.
La musique enfle. Une explosion exhale son souffle.
Nous quittons le monde rationnel pour plonger en chute libre psychique.
Et au centre de ce vortex : Christophe Montenez.
Quel. Choc.
Pendant près de deux heures, il ne quitte pas la scène : il la hante.
Regard clair, voix légèrement fêlée, longs cheveux blonds plaqués en arrière comme un ange déchu qui aurait découvert l’angoisse existentielle.
Il est à la fois timide et sauvage.
Son Hamlet commence par l’intellect : il croit au théâtre, à l’art, à la révélation. Il organise la « souricière » pour prendre la conscience du roi au piège.
La séquence — chorégraphiée par Rachid Ouramdane — devient le centre de gravité du spectacle. La danse envahit le drame. Les corps vibrent. Le piège se referme.
Et pourtant : l’art échoue. La vérité ne sauve personne.
C’est là que tout bascule.
La jeunesse, humiliée et impuissante, se radicalise. La pensée tourne court et se transforme en acte.
Van Hove ne met pas seulement Shakespeare en scène — il met en scène le moment où une génération perd foi dans les institutions et décide de brûler le texte.
La distribution est d’une précision chirurgicale.
La Gertrude de Florence Viala est une élégance qui se fissure sous la pression.
Le Claudius de Guillaume Gallienne est une corruption en costume sur mesure — il incarne aussi le spectre, rampant sur le plateau comme une culpabilité faite chair.
Denis Podalydès offre un Polonius d’une humanité inattendue, d’une douceur presque paternelle. Finie la caricature hystérique : ici, il est presque tendre.
Ce qui rend la scène de l’étranglement d’autant plus insoutenable — comme un fil électrique posé sur la gorge de la raison.
Et la musique ? Van Hove ne fait pas dans l’aimable fond sonore Renaissance.
Il opte pour le « théâtre total ».
« L’Enfer » de Stromae accompagne la descente d’Ophélie dans la folie ; « Bohemian Rhapsody » de Queen explose lors de la scène du théâtre dans le théâtre ; « Death Is Not the End » de Bob Dylan est chanté et dansé par la troupe aux funérailles.
C’est à moitié rituel, à moitié concert rock — totalement inoubliable.
Puis vient le monologue.
« Être ou ne pas être. » Dans la magnifique traduction de Frédéric Boyer, il tombe comme une confession nocturne face caméra.
Ni rhétorique. Ni patrimoniale.
Urgente. Épuisée. Dangereuse.
« Mourir : dormir, rien de plus. » Dans la bouche de Montenez, cela sonne moins comme de la poésie que comme une option viable.
Visuellement, la soirée est une succession d’images indélébiles : Claudius priant sous une lumière froide de salle de conseil ; Gertrude brisée sous la fureur de son fils ; un duel sous stroboscopes entre Hamlet et Laërte qui ressemble à une boîte de nuit au bord de l’anéantissement ; Ophélie errant, trempée, dans sa chemise de nuit blanche.
Le carnage final se déploie comme un accident au ralenti dont on ne peut détourner le regard.
Van Hove a souvent cité Patrice Chéreau comme son maître absolu, et l’on perçoit cette filiation : l’intensité physique, la charge érotique des corps dans l’espace, la conviction que la mise en scène est une architecture morale.
Mais van Hove n’est le disciple de personne.
Il est, à sa manière, l’architecte d’implosions émotionnelles.
Ce Hamlet ne demande pas poliment : « Qui va là ? »
Il demande : « Que se passe-t-il lorsque la lucidité devient insupportable ? »
Réponse : Révolution.
Violence.
Beauté.
Des applaudissements qui ressemblent à une survie.
Je suis sortie sidérée, exaltée, légèrement réarrangée au niveau moléculaire.
Shakespeare n’avait pas quatre siècles.
Il ressemblait plutot à un breaking news filmé en très gros plan.
Giulia Dobre
Paris, Théâtre de l’Odéon, le 20 février 2026.













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