20.2.26

Le Désert de Napoléon, le Regard de Ben Daniels, et mon âme trop humide pour survivre

 

Le désert de l’Autre : Ben Daniels dans la vision de Lavinia Currier



Cet après-midi, pendant que Paris répétait son éternel solo d’hiver — pluie froide qui mitraille les vitres, ciel couleur étain mal poli, passants voûtés façon figurants d’un colloque sur l’angoisse — mon âme a fait sécession.

Elle a déserté les boulevards humides et s’est enfuie, sans même prendre une écharpe, vers les sables brûlants et hautement improbables de Passion in the Desert (1997).

Oui. Ce film-là.

Celui du jeune officier français qui se perd loin de l’armée de Napoléon et qui, au lieu de trouver la gloire, trouve… un léopard.

Celui que certains critiques ont qualifié d’excessif, de dérivatif, de « très téléfilm », bref tout le lexique qu’on dégaine quand une œuvre ose être sincère à une époque qui préfère l’ironie.

Celui qui, pour des raisons à la fois esthétiques et parfaitement irrationnelles, a élu domicile dans les pièces les plus venteuses de mon esprit.

Soyons clairs : ce n’est pas simplement un film.


C’est une insolation avec dialogues.





Et en son centre, il y a Ben Daniels, irradiant un charisme si incandescent qu’il pourrait faire évaporer la Seine.

Son Augustin n’est pas seulement perdu dans le désert ; il est métaphysiquement déplacé — conscience européenne parachutée dans une infinité de sable et de silence, délestée à la fois de son bataillon et de sa banalité.

En le regardant, on comprend soudain qu’un uniforme protège mal contre le destin.

Puis arrive le léopard.

Ah, le léopard !

Pas juste un animal, mais une métaphore vivante de l’altérité — l’Autre avec des moustaches. L’inconnaissable. L’étranger. Cette différence scintillante et dangereuse que la civilisation s’acharne à domestiquer, classer ou abattre.

Et pourtant — et pourtant ! — ce qui naît entre le soldat et la bête n’est pas une conquête, mais une connexion.

Une trêve fragile entre deux espèces.
Une reconnaissance silencieuse.
Un amour qui n’a rien de sentimental, mais tout d’élémentaire.

Si ce film me hante, c’est parce que son allégorie murmure quelque chose d’audacieux : que les liens les plus profonds naissent parfois non pas malgré la différence, mais grâce à elle.

Que l’intimité peut éclore dans l’étrangeté.

Que le cœur, une fois débarrassé de son tambour militaire intérieur, peut se reconnaître avec le plus de clarté dans ce qu’on lui a appris à craindre.




Et c’est peut-être pour cela que ce film ne me lâche pas.

Parce que j’aime le désert.

Pas seulement comme paysage, mais comme état.

Le désert comme suppression du bruit.
Comme radiographie morale.
Comme lieu où l’on se rencontre sans filtres ni accessoires.

Dans le désert, pas de cafés où se planquer, pas de conversation brillante pour esquiver la révélation.

Il n’y a que la lumière, et l’honnêteté brutale de l’espace.

Et dans cet espace : un homme, un léopard, et l’audace de l’attachement.

Oui, le film a des défauts. Oui, il est grandiloquent. Oui, il s’égare parfois comme s’il avait, lui aussi, perdu son régiment. Mais nous aussi.

Et qu’est-ce que l’art, sinon une errance qui accepte de frôler le ridicule pour tenter d’approcher la vérité ?

Alors me voilà, assise à Paris, humide et emmitouflée dans la laine, tandis qu’en moi je marche pieds nus sur le sable, regardant Ben Daniels fixer un animal sauvage comme s’il venait de découvrir un continent entier à l’intérieur de lui-même.

Dehors : février.
Dedans : Sahara.

Et pour un après-midi improbable, frappé de soleil en plein hiver, cela a suffi à remplir mon âme.


Giulia Dobre
Paris, février 2026



#BenDaniels
#Napoleon
#Sahara
#TheOther

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