8.2.26

Oedipe au Théâtre de l’Odéon : chronique d’un trouble annoncé (ou presque)

 



Je suis entrée au Théâtre de l’Odéon – salle Berthier – avec la candeur de quelqu’un qui pense aller voir Œdipe roi de Sophocle. Un classique. Une tragédie antique. 

Bref, un rendez-vous civilisé avec le patrimoine. J’ignorais que j’avais en réalité acheté un billet pour une embuscade.

Car sous l’étiquette rassurante de Sophocle se cachait Euhdipe Roi, pièce vécue et écrite par Eddy D’Aranjo. Une substitution d’identité théâtrale qui relève moins de la variation artistique que du tour de passe-passe. 

On peut aimer être surpris au théâtre ; on apprécie moins d’être dupé sur la nature du choc qui nous attend. 

J’ai ressenti, très vite, cette sensation désagréable d’avoir été “tricked” — conduite sous de faux prétextes vers un spectacle frontal sur l’inceste réel et les violences sexuelles intrafamiliales. Un sujet que je ne serais probablement pas allée affronter volontairement, et certainement pas dans l’écrin institutionnel de l’Odéon.

Et pourtant, la pièce ne laisse aucune échappatoire. Derrière le mythe fondateur du théâtre occidental, elle met le doigt sur son point aveugle : l’inceste non pas symbolique, mais concret, massif, contemporain.

 Que peut l’art face à l’inceste ? Ici, il ne console pas, il n’élève pas : il expose. Il met le spectateur le nez dans une réalité dont l’odeur ne se dissipe pas à l’entracte.

 Et en retour, l’inceste fait subir à l’art une torsion violente : l’image se trouble, le langage se brise, la scène devient un champ de tension où l’émotion extrême côtoie un dégoût presque physique.

Dans ce chaos soigneusement orchestré, deux phares empêchent le spectacle de sombrer dans le pur manifeste. 

Édith Biscaro livre une performance d’une intensité saisissante. Elle traverse la scène comme une plaie vive, avec une précision qui coupe le souffle. 

Volodia Piotrovitch d’Orlik lui répond par un jeu d’une justesse redoutable, tout en retenue explosive. 

À eux deux, ils donnent chair à ce qui pourrait autrement n’être qu’un dispositif conceptuel.

Reste la signature d’Eddy D’Aranjo, omniprésente, insistante.

  Oedipe Roi porte la marque d’un narcissisme assumé, presque revendiqué.

 L’auteur-metteur en scène semble se contempler dans le miroir brisé de son propre mythe, au risque de transformer la scène en chambre d’écho de sa démarche personnelle.

 Cette posture participe sans doute de la radicalité du projet, mais elle renforce aussi le malaise : le spectateur assiste autant à une confession mise en forme qu’à une œuvre collective.

La question qui persiste, plus tenace que le souvenir des images, est celle de la loyauté. 

Le théâtre a-t-il le droit de piéger son public pour le confronter à l’insoutenable ?

 Faut-il forcer la rencontre avec ces territoires terribles, au risque de court-circuiter le consentement du spectateur ?

 Le choc esthétique est indéniable. La nécessité politique du propos l’est tout autant. 

Mais l’honnêteté de la présentation laisse une ombre au tableau.

Je suis sortie de l’Odéon dans un état paradoxal : secouée par une émotion extrême, envahie d’un dégoût qui ne visait ni les acteurs ni leur talent — incontestable — mais la réalité invoquée, et irritée par la sensation persistante d’avoir été attirée sous un faux drapeau. 

Rarement un spectacle m’aura donné l’impression simultanée d’admirer profondément ce que je venais de voir et de contester la manière dont on m’y avait conduite. 

C’est peut-être là, malgré tout, la preuve de sa force : il laisse derrière lui une contradiction impossible à résoudre, comme une écharde sous la peau du spectateur.



Par Giulia Dobre

Paris, le 8 Fevrier 2026.

No comments:

Post a Comment