Premier film, premières obsessions : Philipp Yuryev et Le Chasseur de Baleines
Dès la toute première scène, The Whaler Boy nous aspire littéralement depuis l’intérieur d’un écran vers l’extrême nord-est de la Russie, là où le soleil a manifestement décidé de ne jamais revenir et où la testostérone circule en circuit fermé.
Chukotka : un bout du monde si reculé qu’il ferait passer le romantisme brumeux de Caspar David Friedrich pour une carte postale Club Med.
Ici, un fait saute aux yeux : il n’y a que des hommes.
Des hommes, des baleines, des bateaux, du froid, et une connexion internet capricieuse qui fait office de dernier lien avec le reste de l’humanité — et surtout avec les femmes.
Car la femme, dans cet univers, est une apparition mystique : soit elle vit dans un écran (HD quand ça veut bien charger), soit elle est une étrangère de passage, presque une hallucination collective.
Le village entier partage le même sort que le spectateur : regarder, attendre, cliquer.
Le panoptique version Yuryev, c’est une prison d’hommes dont on ne sait jamais s’il faut s’échapper ou s’y résigner.
Notre héros, Leshka, adolescent aux joues rouges et au regard trop grand pour ce paysage trop petit, contemple un jour une carte.
Et là, révélation métaphysique majeure : l’Alaska est juste là.
Quelques centimètres sur le papier. 88 kilomètres dans la vraie vie.
Une petite nage, un bon crawl, presque une promenade — si on ignore les frontières, les gardes, le froid, la réalité et la vie en général.
La géographie, comme l’amour, est une immense arnaque d’échelle.
Dans ce monde où l’on chasse la baleine faute de mieux, chacun semble vivre sa petite dystopie personnelle.
Pour certains, c’est même une utopie : un rythme, un travail, pas trop de questions.
Pour Leshka, en revanche, quelque chose coince. The Whaler Boy installe très vite une mélancolie poisseuse, un spleen gelé.
La caméra le suit partout, comme si elle aussi cherchait une issue. Regard, corps, caméra : un pacte intime qui nous entraîne dans une errance hypnotique entre hangars, écrans, visages fatigués et désirs mal orientés.
Parce que le désir, ici, ne circule pas librement. Il tamponne. Il bufferise.
Internet devient un musée de la solitude nocturne : une succession infinie de sourires pixelisés, d’illusions standardisées, une usine Warhol du fantasme.
Même promesse, même regard, fuseau horaire différent. Emotionnellement, l’Amérique est plus proche que le village voisin.
Physiquement, le détroit de Béring s’en fiche complètement de la fibre optique.
Philipp Yuryev filme tout cela avec un sérieux désarmant, ce qui rend l’ensemble encore plus drôle.
Les visages sont cadrés de près, très près. Les pores, l’acné, la sueur deviennent du clair-obscur renaissance. La libido déborde du cadre. Les options de divertissement locales sont claires :
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la chasse à la baleine
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l’alcool
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un bar (peut-être)
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internet, alias le Louvre du désir solitaire
Les rencontres avec des travailleuses du sexe n’apportent aucune catharsis.
Elles laissent derrière elles un goût de gueule de bois émotionnelle, quelque part entre Buñuel et un très mauvais date Tinder.
Rien ne se résout.
Le désir s’émousse ou se transforme en obsession.
Roméo et Juliette devient Rear Window, mais avec plus de baleines et moins de chauffage.
La chasse à la baleine, justement, n’est jamais montrée comme un spectacle. Elle est là, lourde, un gagne-pain mythologique où les corps des baleines, rugueux et ouverts, font écho aux corps des hommes.
Matière contre matière.
Chair contre chair.
Leshka, comme les baleines, devient peu à peu sa propre proie. Le film suggère plus qu’il ne montre, et cette opacité donne à l’ensemble une beauté étrange, presque sacrée.
Le paysage finit par ressembler à une bouche d’enfer, aspirant les âmes imparfaites.
Mais Leshka, reflet figuratif de l’essence humaine, entrevoit une sortie.
L’Amérique apparaît alors comme un futur fantasmé : de l’autre côté de la montagne Tuesday, après Monday, comme si même les jours avaient décidé de se moquer de lui. Le futur est là, visible, lumineux, inaccessible.
Et quand certains parviennent à traverser, ce n’est pas le paradis qui les attend, mais la mémoire.
Or la mémoire, comme un filtre Instagram, embellit tout en mentant un peu.
Le réel devient virtuel, le rêve se réfugie dans le passé, et l’on comprend que l’évasion ultime n’existe peut-être pas.
Au moment où Le Chasseur de Baleines atteint ses derniers instants, le film ne ressemble plus vraiment à un récit d’apprentissage, mais plutôt à un chagrin discret déguisé en plaisanterie.
Un film où la géographie est le véritable antagoniste, le Wi-Fi son complice, et où l’amour est perpétuellement en cours de chargement.
Actuellement à l’affiche en France, j’ai découvert ce film lors de la 61e édition du Festival international du film de Thessalonique — en ligne, bien sûr.
Ce qui semblait étrangement approprié.
Après tout, la distance n’a jamais paru aussi petite.
Ni été ressentie comme aussi impossible.
Par Giulia Dobre
Paris le 31 Janvier 2026.








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