Il existe des films qui, dès les premières minutes, vous donnent envie de connaître la suite.
Il existe aussi des films qui vous donnent envie de connaître le réalisateur.
Et puis il y a Histoires de la nuit, de Léa Mysius, qui donne surtout envie de savoir où est passée l’histoire.
Adapté de Laurent Mauvignier, le film part pourtant d’un principe assez réjouissant : une famille réunie pour un anniversaire, une vidéo TikTok devenue virale, une vieille connaissance sortie de prison, une prise d’otages, des secrets de famille, une voisine artiste peintre et suffisamment de ressentiment accumulé pour alimenter une centrale nucléaire.
Sur le papier, on tient donc quelque chose entre Festen, Funny Games, un épisode particulièrement dépressif de Succession et une tragédie grecque qui aurait été écrite par un scénariste ayant découvert TikTok la veille.
Mais Léa Mysius a une autre idée.
Pourquoi raconter une histoire quand on peut en commencer six ?
Et surtout : pourquoi les terminer ?
Le syndrome du « tiens, et si on ajoutait aussi ce personnage ? »
Mysius semble atteinte d'une forme aiguë de boulimie narrative.
Elle commence avec Nora, puis nous présente Thomas, puis Ida, puis Franck, puis les frères de Franck, puis les collègues, puis Cristina, puis d'autres gens, puis encore d'autres gens…
À ce stade, on attend presque l'apparition de Mme Bovary dans la cuisine, suivie du capitaine Achab venu chercher son harpon.
Le scénario ressemble progressivement à une soirée organisée par quelqu'un qui aurait invité absolument tout son carnet d'adresses sans vérifier si les gens se connaissaient.
On pense à Balzac : chaque personnage semble arriver avec une biographie complète, un passé mystérieux, trois traumatismes et potentiellement un roman à lui tout seul.
Le problème, c'est que Balzac avait le droit à plusieurs milliers de pages.
Mysius, elle, doit faire tenir tout cela dans un film.
Et cela produit un étrange phénomène : les personnages commencent à se multiplier plus vite que leur utilité dramatique.
Certains ont des secrets.
Certains ont des blessures.
Certains ont des rapports de domination.
Certains ont des choses très importantes à dire.
Et certains sont simplement là.
Comme des plantes vertes.
Mais avec des dialogues.
Monica Bellucci, ou « puisque nous l'avons, autant la garder »
Et puis il y a Monica Bellucci.
Ah, Monica.
Cristina, artiste peintre, voisine de la famille, se retrouve prise en otage. Elle est censée représenter quelque chose : l'art, la classe sociale, le capital culturel, les rapports de domination, peut-être même une certaine idée de l'émancipation féminine.
Mais à force de lui faire porter toutes ces fonctions symboliques, le personnage finit par ressembler à un exposé de master en sociologie qui aurait mis une robe.
On se demande parfois si Léa Mysius n'a pas simplement vu Monica Bellucci et pensé :
« Elle est libre ? »
— Oui.
« On l'engage. »
— Mais pour jouer qui ?
« On verra. »
Et effectivement, on voit.
On voit Monica Bellucci.
C'est déjà beaucoup.
Elle est magnifique, iconique, parfaitement filmée, et semble parfois avoir été engagée pour rappeler au spectateur qu'il regarde bien un film avec Monica Bellucci.
C'est un peu comme si David Lynch avait engagé Catherine Deneuve pour lui faire jouer une caissière de supermarché, puis avait oublié de lui donner une scène.
Bellucci possède évidemment une présence physique qui pourrait remplir un écran sans prononcer un mot. Le problème, c'est que son personnage semble parfois avoir été écrit après le casting.
« Qu'est-ce qu'elle fait ? »
« Elle est artiste. »
« Pourquoi ? »
« Parce que ça permet de parler de l'art. »
« Et pourquoi elle est là ? »
« Parce qu'elle est voisine. »
« Et pourquoi elle est prise en otage ? »
« Parce qu'il faut bien que quelqu'un soit pris en otage. »
Voilà.
Le cinéma contemporain vient parfois à bout de questions métaphysiques avec une simplicité désarmante.
Les acteurs : tous présents, mais pas forcément concernés
Et c'est ici qu'apparaît une autre étrangeté du film : les acteurs semblent parfois avoir compris quelque chose que nous n'avons pas compris.
Ils sont là.
Ils jouent.
Ils disent leurs répliques.
Mais quelque chose flotte.
Une distance.
Une sorte de demi-présence.
Comme si chacun avait accepté de tourner le film entre deux projets plus intéressants.
Hafsia Herzi, Benoît Magimel, Bastien Bouillon, Monica Bellucci, Paul Hamy : ce ne sont pourtant pas des figurants recrutés sur le parking d'un supermarché.
Ce sont des acteurs.
Des vrais.
Des acteurs capables de vous faire croire à un personnage.
Mais ici, on a parfois l'impression qu'ils ont tous reçu le même texto :
« Salut, tu peux venir mardi pour quelques jours ? C'est un film de Léa Mysius. »
Et qu'ils ont répondu :
« Oui, pourquoi pas. »
Puis sont arrivés sur le plateau.
Puis ont découvert qu'ils étaient dans une prise d'otages.
Puis ont décidé de ne pas trop poser de questions.
Benoît Magimel, en particulier, possède ce talent rare qui consiste à être immédiatement inquiétant sans avoir besoin de faire grand-chose. Mais même lui semble parfois regarder le scénario comme on regarde un plan de métro dont trois stations auraient été supprimées.
Hafsia Herzi, elle, porte le film sur ses épaules, mais on lui demande simultanément d'être mère, épouse, femme dominée, femme émancipée, femme mystérieuse, personnage social et centre moral du récit.
Il ne lui manque plus qu'une soutenance de thèse à la Sorbonne entre deux scènes.
Laurent Mauvignier doit parfois regarder tout cela avec une certaine perplexité
Le paradoxe est cruel : le film est adapté d'un roman de Laurent Mauvignier, mais semble parfois vouloir débarrasser le livre précisément de ce qui pouvait faire sa force.
Le roman peut entrer dans les pensées.
Le roman peut digresser.
Le roman peut faire entendre les contradictions intérieures.
Le roman peut prendre vingt pages pour expliquer pourquoi un personnage n'a pas ouvert une porte.
Le cinéma, lui, doit choisir.
Et Histoires de la nuit choisit parfois de ne pas choisir.
Alors il garde tout.
Les rapports sociaux.
La violence masculine.
La famille.
Le couple.
L'art.
La culpabilité.
L'enfance.
La sexualité.
La classe.
TikTok.
La prison.
La peinture.
La domination.
L'identité.
Le trauma.
Et probablement, quelque part dans le dossier de production, une réflexion sur le capitalisme tardif.
C'est admirable.
C'est aussi épuisant.
TikTok : le nouveau Chekhov's gun
Et puis il y a cette vidéo TikTok.
Une vidéo familiale devenue virale.
Nora veut qu'elle disparaisse.
C'est à partir de là qu'un passé enfoui ressurgit.
On tient donc une variation contemporaine sur le fameux principe de Tchekhov : si vous montrez un fusil au premier acte, il doit tirer au troisième.
Version 2020 :
si vous montrez un TikTok au premier acte, quelqu'un doit finir par le regretter.
Et effectivement, quelqu'un le regrette.
Mais la scène a quelque chose d'assez révélateur du film : tout est expliqué.
Le film ne fait pas confiance au spectateur.
Il lui prend la main.
Puis le bras.
Puis les épaules.
Puis lui explique ce qu'il est censé ressentir.
Puis il lui fait un petit schéma.
On est parfois à deux doigts de voir apparaître un PowerPoint :
« LES ENJEUX SYMBOLIQUES DE LA SCÈNE — DIAPOSITIVE 4 »
« J'aimerais être comme toi : orpheline »
Il faut pourtant reconnaître une vraie trouvaille : la réplique d'Ida à sa mère :
« J'aimerais être comme toi : orpheline. »
Voilà une phrase qui tue.
Et surtout une phrase qui aurait pu annoncer un film beaucoup plus cruel, plus simple et plus précis.
Une enfant qui découvre que sa mère lui cache quelque chose.
Une famille construite sur un mensonge.
Des adultes qui pensent protéger les enfants alors qu'ils ne font que repousser l'explosion.
Là, Histoires de la nuit touche quelque chose.
Mais plutôt que de creuser cette veine, le film semble entendre une petite voix intérieure lui dire :
« Très bien. Maintenant ajoutons un autre personnage. »
Et nous voilà repartis.
Cristina et le grand débat sur les classes sociales
Les scènes entre Cristina et ses ravisseurs sont probablement celles qui donnent le plus envie au spectateur de consulter discrètement l'heure.
Parce qu'elles veulent faire beaucoup.
Parler de l'art.
De la classe.
Du privilège.
Du capital culturel.
De la domination.
De la violence.
Du rapport entre ceux qui possèdent les codes et ceux qui en sont exclus.
Tout cela est parfaitement légitime.
Mais le film donne parfois l'impression de vouloir transformer une prise d'otages en colloque universitaire.
On attend presque qu'un ravisseur dise :
« Votre violence symbolique, madame, est structurellement située. »
Et Cristina de répondre :
« Vous ne pouvez pas comprendre mon rapport à la création. »
Pendant ce temps, quelqu'un est attaché dans la pièce d'à côté.
On imagine Haneke regardant la scène avec son éternel visage d'enterrement et murmurant :
« Non. Là, c'est trop. »
Le problème : tout est souligné au stabilo
Le film veut nous dire que le couple Nora/Thomas est en crise.
On nous le dit.
Il veut nous dire que la famille cache des choses.
On nous le dit.
Il veut nous dire que les rapports de classe sont violents.
On nous le dit.
Il veut nous dire que l'enfance est en train de mourir.
On nous le dit.
Il veut nous dire que les femmes cherchent à reprendre possession de leur corps et de leur création.
On nous le dit.
Il veut nous dire que l'art est une forme d'émancipation.
On nous le dit.
À ce stade, on rêve d'un peu de silence.
Un peu de mystère.
Un regard qui ne serait pas immédiatement accompagné de son mode d'emploi.
Bergman pouvait faire comprendre une rupture avec un visage.
Mysius semble parfois avoir besoin d'un visage, d'un dialogue, d'une métaphore, d'un symbole et d'un petit panneau lumineux.
Et pourtant, il y a Ida
C'est peut-être le plus cruel : quand Léa Mysius arrête de vouloir être brillante, elle devient intéressante.
Lorsqu'elle filme Ida, quelque chose se produit.
La lumière change.
Le rythme change.
Le regard change.
Et soudain, le film respire.
Quelques images suffisent à faire sentir que quelque chose vient de se briser : l'enfance.
Pas besoin de discours.
Pas besoin de sociologie.
Pas besoin de Cristina.
Pas besoin de TikTok.
Pas besoin d'une nouvelle sous-intrigue.
Une enfant dans la pénombre.
Et le monde qui vient de devenir beaucoup plus grand et beaucoup plus laid.
Voilà probablement le film que Histoires de la nuit aurait pu être.
Un film sur la fin de l'innocence.
Un film sur les secrets que les parents pensent pouvoir enfermer dans des placards.
Un film sur une fille qui comprend que ses parents ne sont pas les héros de son enfance mais des êtres humains fragiles, lâches, amoureux, menteurs et parfois dépassés.
Mais non.
Il fallait aussi parler de peinture.
Léa Mysius, cinéaste de la digression
Il y a donc chez Léa Mysius quelque chose de profondément sympathique et profondément exaspérant.
Elle a des idées.
Beaucoup trop.
Elle a des personnages.
Encore plus.
Elle a des thèmes.
Une quantité industrielle.
Elle a des images.
Et certaines sont très belles.
Mais elle semble avoir du mal à accepter qu'un film puisse ne parler que d'une chose.
C'est son péché capital.
Là où Hitchcock aurait pris une idée et l'aurait vissée au spectateur jusqu'à ce qu'il ne puisse plus respirer, Mysius préfère ouvrir une nouvelle porte.
Puis une autre.
Puis une autre.
À la fin, elle ne sait plus très bien dans quelle pièce elle se trouve.
Le spectateur non plus.
Verdict : Histoires de la nuit, ou À la recherche du scénario perdu
Il faudrait peut-être rebaptiser le film :
À la recherche du scénario perdu.
Avec Marcel Proust comme conseiller dramaturgique.
Ou Le Rouge et le Noir et les douze personnages secondaires dont personne n'avait besoin.
Ou encore :
Les Misérables, mais uniquement les soirs où tout le monde a quelque chose à raconter.
Parce que le film est exactement cela : une œuvre qui ne manque pas d'ambition, mais qui semble souffrir d'une terrible incapacité à jeter ses idées.
Tout est conservé.
Tout est précieux.
Tout doit avoir son moment.
Tout doit signifier quelque chose.
Et à force de vouloir donner un sens à tout, le film finit parfois par donner l'impression que rien n'a vraiment de poids.
Même Monica Bellucci.
Ce qui, avouons-le, est une performance.
Car il faut quand même réussir à avoir Monica Bellucci dans son film et à donner au spectateur l'impression qu'elle pourrait être supprimée au montage sans que la structure de l'univers ne s'effondre.
Chapeau.
C'est presque de l'art conceptuel.
Au fond, Histoires de la nuit est un peu comme une fête de famille organisée par Léa Mysius.
Tout le monde est invité.
Tout le monde a un secret.
Tout le monde a un traumatisme.
Tout le monde a quelque chose à dire.
Personne ne finit son histoire.
Et au milieu du salon, Monica Bellucci regarde silencieusement les autres se disputer en se demandant probablement, comme nous :
« Mais qu'est-ce que je fais ici ? »
La réponse, malheureusement, restera l'un des grands mystères du cinéma français contemporain.
Avec cette autre énigme, plus fondamentale encore :
où est donc passé le fil de l'histoire ?
Il était là il y a cinq minutes.
Mais Léa Mysius vient probablement de lui présenter un nouveau personnage.
Et il est parti avec lui.
Par Giulia Dobre
Paris, Septembre 2026
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