Congo Boy : Bangui, ou la tragédie antique en mode funky
Il fallait tout de même une sacrée dose de culot pour faire Congo Boy. Un film centrafricain réalisé par Rafiki Fariala, avec Bradley Fiomona dans le rôle principal : rien que l’entreprise mérite déjà le respect.
Faire un film est une aventure ; en faire un en Centrafrique, le porter jusqu’à l’écran, lui donner du rythme, une vraie musique, une vraie image et surtout une vraie liberté de ton, relève presque de l’exploit olympique.
Mais le plus réjouissant, c’est que Congo Boy ne nous demande jamais de pleurer sur son propre courage.
Aucune lamentation ! Pas de violons misérabilistes, pas de grande pancarte « regardez comme c’est difficile ». Au contraire : le film avance, danse, respire. Il y a quelque chose de délicieusement frais dans le récit, dans le jeu de Bradley Fiomona, dans cette manière de regarder le monde sans lui demander la permission.
Et il y a cette scène absolument hallucinante de l’examen du Bac : les élèves, supposés être là pour plancher sur leurs copies, se retrouvent à faire circuler une petite cagnotte pour le bakchich du professeur surveillant. Kafka aurait applaudi, Ionesco aurait demandé à s’asseoir au premier rang, et peut-être même Molière aurait trouvé que la réalité avait décidé de lui voler ses meilleures idées. Au Bac, visiblement, il n’y a pas que les candidats qui passent l’épreuve : le professeur aussi doit réussir son examen de motivation financière ! C’est à la fois hilarant, sidérant et terriblement humain — et le film a l’intelligence de laisser l’absurde parler tout seul, sans lui coller une morale au front.
Bradley est formidable. Il porte sur lui cette étrange combinaison de fragilité, de culot et d’obstination qui fait les vrais personnages de cinéma. On pourrait imaginer qu’un cousin africain d’Antigone ou d’Œdipe a débarqué dans Bangui, mais qu’au lieu d’aller consulter l’oracle de Delphes, il préfère écouter la musique et essayer de survivre à sa propre destinée. Sophocle avec du groove, en quelque sorte.
Et cette musique ! Elle ne se contente pas d’accompagner le film : elle lui donne des jambes. Elle pousse les scènes, leur met du mouvement, parfois presque du funk sous les pieds.
Car le véritable personnage du film est peut-être aussi Bangui elle-même.
Et c’est là que l’image de Rafiki Fariala m’a particulièrement touché. Elle m’a montré un Bangui qui m’est très cher, vivant, lumineux, concret, loin des images convenues et des cartes postales de la catastrophe. Une ville avec ses couleurs, ses visages, ses rues, ses silences et son énergie.
Il y a parfois quelque chose de pictural dans cette lumière : on pourrait presque voir surgir Matisse avec un carnet de croquis, ou Basquiat avec ses signes et ses personnages, tandis qu’un musicien derrière lui demanderait simplement : « Bon, on la fait cette scène ? »
C’est aussi ce qui rend Bradley si universel. Son histoire pourrait se passer à Bangui, à Naples, à Lagos ou dans une tragédie grecque vieille de 2 500 ans. Parce qu’au fond, il appartient à cette grande famille des personnages qui cherchent leur chemin alors que le monde, lui, n’a absolument pas prévu de leur faciliter la tâche.
Il y a du Fellini dans cette façon de laisser la vie déborder du cadre, du Kusturica dans l’énergie parfois légèrement folle, et quelque chose de très africain qui ne cherche jamais à se traduire pour le spectateur occidental.
Et c’est peut-être cela qui fait le charme de Congo Boy : le film ne s’excuse jamais d’exister.
Il avance avec ses moyens, ses imperfections, son rythme, sa musique et ses acteurs. Et au lieu de transformer ses difficultés en plainte, il les transforme en cinéma.
Alors oui, il faut saluer l’immense effort de Rafiki Fariala et de toute l’équipe pour avoir fait naître ce film en Centrafrique. Mais surtout, il faut le regarder comme un film, pas comme un « film africain courageux ». C’est beaucoup plus intéressant.
Congo Boy, c’est un peu Sophocle qui aurait pris un taxi-brousse, Fellini qui aurait perdu son chapeau à Bangui, et Basquiat qui aurait peint avec les couleurs de la ville.
Bref : tragédie antique, cœur centrafricain, musique excellente et baskets bien cirées.
Et surtout, cette magnifique image de Bangui — cette ville qui m’est si chère — qui reste longtemps dans l’œil et dans le cœur.
Pas de lamentation. Du cinéma. Et du groove.
Par Giulia Dobre
Paris, Festival du Film Francophone 2026.
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