Magellan, c’est le genre de film qui te regarde droit dans les yeux et te dit : « assieds-toi, respire, on va prendre le temps ».
Et le temps, chez Lav Diaz, ce n’est pas une variable technique : c’est une matière première, une foi, presque une provocation adressée à notre époque sous caféine.
Récit contemplatif de la quête aussi obstinée qu’irrationnelle de l’un des explorateurs les plus célèbres de l’Histoire, Magellan avance comme une marée lente mais inexorable.
Tout y est somptueux : la beauté sidérante des images, la rigueur quasi maniaque du cadre, et surtout ce sentiment écrasant que les drames ne sont pas là pour surprendre… mais pour s’abattre, inévitablement.
Nous sommes au XVIᵉ siècle.
Magellan, explorateur portugais recalé par son propre roi (rien de tel qu’un refus pour nourrir l’ego), va séduire la Couronne espagnole et se lancer dans sa grande traversée vers l’Orient.
Le film embrasse de larges pans de sa vie : Malacca, Séville, le mariage, les espoirs, puis l’expédition philippine, vouée à l’échec et scellée par la mort à Mactan.
Mais ne cherchez pas ici un biopic classique, avec progression psychologique bien balisée et musique qui souligne l’émotion : Lav Diaz n’en a strictement rien à faire.
Le Magellan que Diaz filme est progressivement démystifié, ramené à ce qu’il fut aussi : un agent de la violence coloniale, un homme rigidifié par la foi, la conquête et une certitude glaçante d’avoir raison.
Sa folie et son intransigeance sont incarnées avec une sobriété troublante par Gael García Bernal, très loin du romantisme fiévreux d’Amores Perros.
Ici, son regard est souvent vide, opaque, presque mort.
Un regard qui ne doute plus — et c’est peut-être ce qu’il y a de plus effrayant.
Le film ne s’intéresse ni à la psychologie, ni au spectacle.
Il préfère montrer la traversée du Pacifique comme une lente descente aux enfers bureaucratique et religieuse : condamnations, exécutions, famine, mutineries.
À un moment, Magellan fait condamner à mort deux hommes pour « unzucht » — l’horreur coloniale s’exerce aussi dans le détail, dans l’intime, dans le corps.
Entre ces scènes, surgissent les lettres de Beatriz, épouse déjà fantomatique avant même le départ, qui hante le film comme un souvenir flou, une apparition tremblée dans les bras de Magellan.
C’est beau, triste, presque irréel.
Visuellement, Magellan est un festin.
La photographie, signée avec Artur Tort (complice d’Albert Serra), transforme chaque plan en tableau.
On pense aux clair-obscur de Zurbarán, à la frontalité mystique de Velázquez, aux paysages dilatés de Caspar David Friedrich, où l’homme n’est qu’un point perdu face à l’immensité.
Même une branche qui vacille au bord du cadre semble avoir une biographie plus riche que certains personnages historiques.
Le vent, la boue, la jungle : tout parle, tout insiste.
Diaz n’est pas un cinéaste des individus — contrairement à un Scorsese ou même un Herzog — mais un cinéaste de l’Histoire comme masse mythologique.
Et il sait qu’il serait absurde de lui retirer son manteau de légende.
Pourtant, cette mystique est constamment fissurée par le vide et le silence.
Ici, même le cri le plus hystérique ne peut ralentir la marche de la conquête, de l’appropriation territoriale… ni celle de la résistance.
Impossible de ne pas penser à Manoel de Oliveira, notamment à Non, ou A Vã Glória de Mandar ou O Quinto Império. Même refus du discours simpliste, même manière de filmer l’Histoire comme un théâtre figé où les hommes répètent inlassablement leurs erreurs.
Ceux qui attendent une charge postcoloniale universitaire, bien propre, bien soulignée, peuvent passer leur chemin : Lav Diaz fait confiance à l’intelligence du spectateur — et ça fait du bien.
Le film adopte clairement un point de vue philippin, mais Diaz a l’élégance (et le courage) de ne pas en faire un récit sacralisé.
Il ose questionner la figure de Lapu-Lapu, héros national, symbole de résistance, suggérant que son mythe aurait été instrumentalisé par Rajah Humabon pour contrer la christianisation.
Quand un cinéaste remet en cause aussi bien le récit colonial que le récit national, on sait qu’on est entre de bonnes mains.
Alors oui, Lav Diaz abuse parfois des très longues séquences.
Oui, tout le monde ne tiendra pas.
Mais Magellan navigue volontairement à contre-courant de notre époque frénétique.
Radical, somptueux, parfois éprouvant, souvent bouleversant, le film nous invite à une patience presque spirituelle face à la violence humaine.
C’est un cinéma qui ne se consomme pas : il se traverse.
Et moi, je suis sorti du film vidée, émue, un peu hagarde— mais profondément reconnaissante.
Parce que des films comme Magellan, aujourd’hui, ça n’explique pas le monde : ça nous oblige à le regarder plus longtemps.
Par Giulia Dobre
Paris, 10 Janvier 2026.
Vu au Cinema le 104 Pantin












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