12.1.26

Father Mother Sister Brother : Jim Jarmusch nous invite à un dîner familial sans chauffage

 


Le titre, Father Mother Sister Brother, annonce un itinéraire. Un voyage, donc. 

On espérait une escapade, on a eu un trajet en TER un jour de grève, sous la pluie, sans chauffage. 

Tout se passe exactement comme promis : c’est long, c’est froid, et on regarde par la fenêtre en se demandant pourquoi on est monté là-dedans.


Premier arrêt : « Father ». Les États-Unis, Tom Waits, en vieux père faussement clochard mais réellement manipulateur, qui joue les indigents froissés pour soutirer quelques billets à ses enfants, Jeff (Adam Driver, très bon, comme d’habitude, donc un peu inutilement bon ici) et Emily (Mayim Bialik). 

Ils ne savent rien l’un de l’autre, presque rien de leur père, et nous, spectateurs, on comprend vite le principe : personne ne parle vraiment, tout le monde est un peu triste, et ça va durer.


Deuxième escale : « Mother ». Direction Dublin, ambiance thé tiède et non-dits bien infusés. 

Charlotte Rampling incarne une écrivaine chic, distante, élégante, probablement allergique aux émotions visibles. 

Une fois par an, elle reçoit ses deux filles pour une pâtisserie et un malaise existentiel : Timothea (Cate Blanchett, brillante même quand elle joue l’ennui) et Lilith (Vicky Krieps, fauchée mais cool). 

Toutes deux font semblant d’aller bien, la mère fait semblant de s’y intéresser, et le film fait semblant que cette froideur est bouleversante. 

Spoiler : elle est surtout frigorifiante.

Dernier arrêt : « Sister Brother ». Paris, maison d’enfance, parents morts, trauma encore chaud. 

Indya Moore et Luka Sabbat incarnent des jumeaux très différents, très beaux, très silencieux, très endeuillés. C’est délicat, c’est lent, c’est triste. 

On a compris. Vraiment.

Trois épisodes, trois groupes de personnages, trois décors, et pour relier tout ça : des Rolex (parce que le temps passe, évidemment), des toasts à base de boissons non alcoolisées (la joie est sobre, ici), des skateurs qui surgissent comme des métaphores roulantes, et quelques moments de beauté gratuite — littéralement les seuls instants où l’on respire.

 Le tout orchestré par Jim Jarmusch, qui enferme son film dans un double paradoxe : 

c’est intelligent, c’est maîtrisé… et pourtant profondément déprimant.

Premier paradoxe : nous parler de la beauté du lien familial à travers des familles dysfonctionnelles, fracturées, pleines de rancune et de frustrations. 

Deuxième paradoxe : nous expliquer que les mots ne disent jamais tout, en remplissant le film de silences si lourds qu’ils pourraient demander un abonnement à la salle de sport.

 Le film travaille en soustraction, oui — parfois jusqu’à soustraire l’envie de continuer à regarder.

Tout est là, pourtant. 

Le style Jarmusch, reconnaissable entre mille : cadres élégants, lenteur assumée, humanité marginale, musique impeccable, personnages à côté du monde. 

Mais à force de cohérence, le film devient un objet sous cloche, froid, distant, presque clinique. Une démonstration de cinéma d’auteur parfaitement exécutée, mais émotionnellement anémique.


L’universalité, grande valeur revendiquée du film, devient ici son principal problème. 

Oui, la famille est universelle. 

Oui, elle est faite de désillusions, de frustrations et de non-dits. 

Mais avait-on vraiment besoin de se faire rappeler tout cela avec autant de gravité, dans un monde déjà saturé de gris, de silence et de fatigue morale ? 

On aurait aimé un pas de côté, une étincelle, un risque. Quelque chose. N’importe quoi.



Father Mother Sister Brother n’est pas un manuel sur la famille : c’est un résumé. 

Un bon résumé, bien écrit, bien filmé, bien joué. Mais un résumé quand même.

 Il ne nous apprend rien que l’on ne sache déjà, ne nous bouscule pas, ne nous surprend pas.

 Il confirme. Calmement. Poliment. Trop poliment.

 Et c’est peut-être ça, le vrai problème : Father Mother Sister Brother a gagné le Lion d’or, mais il lui manque ce grain de folie, cette audace, cette chaleur qui justifierait qu’on s’en souvienne autrement que comme « ce film très bien fait, très intelligent, et très déprimant ».

Il est élégant, oui. Lucide, certainement. Poétique, parfois. Mais original ? Pas vraiment. Nécessaire ? Encore moins. 


Par Giulia Dobre

Paris, le 12 Janvier 2026.

#jarmush #fathermothersisterbrother

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