15.12.25

Paranoïa, esthétique et capitalisme : Bugonia à la loupe (Lanthimos fait du complot un objet d’art contemporain)

 Lanthimos vs Jang Joon-hwan :

 lutte des classes, version vernis

 Yorgos Lanthimos fait partie de ces cinéastes qui n’entrent jamais dans une pièce sans d’abord en déplacer les murs, repeindre le plafond et demander si le concept de «confort » n’est pas, au fond, une construction bourgeoise. 

Le Grec écrit ses scénarios lui-même (sauf ici), les polit depuis l’école de cinéma comme Stanley Kubrick polissait ses névroses, et travaille, film après film, avec le même monteur — une relation de fidélité quasi monastique qui donne à son cinéma cette sensation unique : une horlogerie suisse opérée par un chirurgien grec sous morphine.

Bugonia ne déroge pas à la règle. 

Chez Lanthimos, l’inconfort n’est pas un effet collatéral : c’est une ligne éditoriale. 

Une méthode. 

Une religion.

Vingt-deux ans après Save the Green Planet! (2003), le chef-d’œuvre coréen déglingué de Jang Joon-hwan — ce film-monstre qui mixait Brazil, Fight Club et le désespoir social post-crise asiatique — Lanthimos ose le remake. 


Geste courageux. Geste suicidaire. 

Remaker Save the Green Planet!, c’est un peu comme reprendre Reservoir Dogs en version A24 : plus chic, plus lisible… mais moins sauvage.

Et malgré toute mon admiration pour Lanthimos, il faut être honnête : Bugonia ne provoque pas la même agonie viscérale que l’original. 

Tout est brillant, parfaitement contrôlé, esthétiquement irréprochable.

Mais la douleur est plus conceptuelle, plus cérébrale. 


Là où Jang Joon-hwan frappait au plexus, Lanthimos vise le cortex. 

Je suis sortie de la salle comme après un album de Radiohead: impressionnée, stimulée… mais pas détruite.

Soyons clairs : ce n’est pas un mauvais film. 

Mais ce n’est pas un grand film non plus. 

Premier choc : la couleur. Save the Green Planet! baignait dans des verts et des bleus toxiques, une palette digne d’un cauchemar cyberpunk ou d’un épisode de Breaking Bad tourné dans une décharge industrielle. 


Bugonia
, lui, explose en oranges saturés et en rouges sang des peintures de Bacon, comme si Lanthimos avait fusionné Suspiria de Dario Argento avec un défilé Balenciaga. 

On est passé du cinéma crade à l’installation d’art contemporain.

Et c’est là que tout se joue. 

Bugonia est plus lisse, plus accessible, clairement calibré pour une époque Netflix-A24-Instagram. 

Cette accessibilité change le regard. 

Deux réalisateurs, deux visions du monde. 



Jang Joon-hwan filme la lutte des classes comme Bong Joon-ho dans Parasite : frontalement, avec rage et absurdité.

 Lanthimos, lui, observe la bourgeoisie comme un entomologiste observe des insectes sous verre — même posture que dans The Favourite ou Poor Things

La crasse contre le vernis. 

Le punk contre l’opéra.

Côté performances, match serré. 


Emma Stone, dans le rôle de Michelle, est littéralement une PDG sortie d’un cauchemar Black Mirror. Crâne rasé, regard vide, diction clinique : on dirait une fusion entre Tilda Swinton, un TED Talk et une publicité Pfizer. 

À l’inverse, Baek Yoon-shik, dans l’original, joue avec le corps, la rage, l’instinct. 

Deux écoles : Stone est Kubrick, Baek est Cassavetes.


Même chose pour les seconds rôles. Dans Save the Green Planet!, le complice est une femme, Su-ni — tragique, amoureuse, vulnérable. 

Dans Bugonia, Don (Aidan Delbis) devient un garçon, et le film glisse vers une dynamique presque Of Mice and Men, version complotiste. 


Le changement est subtil, mais il modifie la texture émotionnelle, comme passer de Dostoïevski à J.D. Salinger.

Quant à Teddy, incarné par Jesse Plemons — acteur que je protégerais comme on protège un vinyle original de Bowie — il est ici plus intériorisé, presque sous sédatifs. 

Là où Shin Ha-kyun, dans l’original, explosait à l’écran comme un Charles Manson de cinéma d’auteur, Plemons reste en apnée permanente.

 Deux folies : l’une volcanique, l’autre dépressive.


Jesse Plemons s’enfonce dans son rôle comme Travis Bickle dans la nuit new-yorkaise, mais sans la flamboyance Scorsese.

 Si le Joker d’Heath Ledger était un incendie expressionniste — un mélange de Taxi Driver, de punk londonien et de Francis Bacon — Plemons est le silence radio avant la catastrophe. 

Le calme avant la bombe. Le yin face au yang hystérique. 

Pas de maquillage façon comic book, pas de performance démonstrative à la Willem Dafoe : juste un homme qui se fissure lentement, méthodiquement, comme un personnage de Paul Schrader qui aurait remplacé la Bible par Reddit.


Ses scènes de « reprogrammation mentale » avec son cousin sont d’une banalité terrifiante. Rien d’explosif, rien de grand-guignolesque. Une violence plate, domestique, presque IKEA. 

C’est là que Lanthimos frôle Haneke (Funny Games), mais aussi Bret Easton Ellis : 

l’horreur ne surgit pas du chaos, 

elle s’installe dans la normalité, 

polie, 

bien rangée, 

désinfectée.

Et bien sûr, Internet plane sur tout. 

Réservoir infini de théories absurdes, TikTok ésotérique, Reddit parano, YouTube prophétique. 

Bugonia est un film sur l’ère post-vérité, où X-Files rencontre QAnon, où Lovecraft passe par les commentaires YouTube. 

Et si le mal n’était pas cosmique, mais algorithmique ?


Avec Bugonia, Lanthimos revient à son terrain de jeu favori : l’absurde cruel, la satire glaciale, le malaise chic. 

Le film est un remake, oui, mais aussi une relecture contemporaine, nourrie de paranoïa numérique, de capitalisme pharmaceutique et de solitude masculine. Un roman de Don DeLillo filmé par David Cronenberg sous Prozac.

La photographie de Robbie Ryan est superbe, la musique de Jerskin Fendrix agit comme un bourdonnement anxieux sous la peau, et le trio Plemons–Stone–Delbis fonctionne avec une précision redoutable.

Lanthimos reste un cinéaste des extrêmes. 

Pas toujours aimable. 

Pas toujours accessible. 

Mais toujours singulier. 

Bugonia n’est peut-être pas son film le plus radical, ni le plus bouleversant, mais il prouve une chose : peu de réalisateurs savent, aujourd’hui, transformer le malaise contemporain en spectacle pop-intello.

 Un film imparfait, stimulant, et profondément symptomatique de notre époque. 

À voir sur grand écran — là où l’étrangeté peut encore respirer.


Par Giulia Dobre

Paris, 15 Decembre 2025


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